Ces fautes avouées qui me ravissent une perte de
connaissance sublime à vous couper
le souffle et le reste
le caractère exceptionnel de l’évidence
toujours soumise à la nécessité
circonvolutions d’un esprit qui échappe
aux lois de l’ordre et du désordre la simple fluidité d’un mouvement je ne
prendrai jamais plus les escaliers
mécaniques —
une trouée fébrile au milieu de la
nuit — ce petit corps qui danse sous mon regard
la beauté indissoluble inséparable fascination quelque peu
païenne son absence de réserve
révèlent
la précision de nos sens comme une hyper lucidité aveugle
d’immenses couloirs abandonnés à leur
choix arrêté je cours après
l’évidence de la lumière
cherche encore à traduire l’effet produit
un magnifique brouillard qui descend
des Lilas jusqu’à moi
vérité pratique de l’observation
des formes plus que jamais, Virginia Woolf,
quand le chant n’est plus
si antique au fond bien plus moderne…
je n'ai en vérité jamais cessé d’écrire.
mercredi 29 octobre 2008
Petit poème liminaire à un possible roman spinoziste
lundi 27 octobre 2008
mercredi 22 octobre 2008
Transversales - décembre 2006
Montage réalisé avec Minh Sourintha
Images : Palais de l'Elysée, Rainer Werner Fassbinder, Minh Sourintha, Julien Chollat-Namy.
Sons : Jacques Chirac, Stanley Kubrick (Matthew Modine), Fassbinder (Volker Spengler, Ingrid Caven), Guy Debord, Bob Dylan, Johann Sebastian Bach (Glenn Gould).
Images : Palais de l'Elysée, Rainer Werner Fassbinder, Minh Sourintha, Julien Chollat-Namy.
Sons : Jacques Chirac, Stanley Kubrick (Matthew Modine), Fassbinder (Volker Spengler, Ingrid Caven), Guy Debord, Bob Dylan, Johann Sebastian Bach (Glenn Gould).
Génie - janvier 2006
Réalisé avec Minstrel Kuik à Arles.
Avec : Isabelle Giovacchini.
Voix : Isabelle Giovacchini, Christian Milovanoff.
Avec : Isabelle Giovacchini.
Voix : Isabelle Giovacchini, Christian Milovanoff.
dimanche 19 octobre 2008
Mistr'arles : un film à venir
« Tout le monde souffrant ici soit de fièvre, soit d’hallucination ou de folie, on s’entend comme des gens d’une même famille. »
Sans Arles, il n'y aurait jamais eu Auvers-sur-Oise.
C'est le souffle infernal du mistral qui a jeté van Gogh dans le trouble d'être devenu une fleur contemplant les fleurs — à s'y voir tourner comme un corps délivré des plus abstraites lois physiques l'on finit par se penser comète, entré dans une sorte d'éternité tapageuse, à marcher sur les mains et à soulever le haut de son crâne comme on soulève son chapeau, en un salut profond et grave des couleurs que l'on n'avale pas.
Sans Arles, van Gogh aurait gardé ses deux oreilles, bien symétriques, une de chaque côté, parce que le tintement du monde ne serait pas devenu soudain insupportablement faux, étouffé par le vent dévalant le Rhône en hurlant, faisant des sifflements à vouloir hurler plus fort, pour renverser le vertige qui vous tient sous le ciel transparent, bizarrement transparent, et comme lissé de tant de courants d'air.
« Moi je n'ose plus trop engager les peintres à venir ici après ce qui m'est arrivé, ils risquent de perdre la tête comme moi. »
Quelle fièvre impossible agite le bleu du ciel ?
Quel dérisoire sentiment de solitude vous ceint de part en part, et les canaux à l'eau croupissante, et les oliviers toujours comme convulsés de fatigue, et la lumière cruelle qui semble descendre en flèche des sommets des Alpilles sur la plaine camarguaise ?
Quelle fuite possible d'ici… Une seule année a suffi au peintre pour s'y voir enfermé, lui qui pensait que cette année ne le conduirait qu'à se trouver enfin chez lui dans ce Midi fiévreux, et qui a compris trop tard qu'« avec nos mœurs et nos façons de penser du Nord ou de Paris, c'est fatal que si on y reste longtemps, il faut souffrir quelque chose de pas drôle dans ces parages ».
Oui, si van Gogh n'était pas venu se faire happer par la mâchoire du Delta, bouche du Rhône, nul doute que jamais la balle de revolver n'aurait trouvé son crâne devenu aussi brûlant que les pierres romaines en place des Hommes, hanté par la tempête, et nul doute qu'il serait encore là, avec sa barbe féroce et ses yeux sans fond. Mais van Gogh est allé se perdre dans la ville la plus sale du Midi, où la folie est aussi commune que la tristesse, comme Rimbaud s'est fait dévorer par l'Abyssinie, littéralement dévoré, une jambe en moins à l'hôpital de la Conception, drôle de retour au pays, même si Marseille ce n'est pas vraiment le pays, ce n'est pas encore le terrier des loups ardennais — une jambe en moins, et pas de papier mâché à mettre là. Trop en carton déjà, comme van Gogh, pour gagner les Tropiques, Zanzibar sur la ligne de fuite inaccessible à cette chair amputée qui tourne ostensiblement le dos à l’Occident.
« Moi, avec ce petit pays-ci, j'ai pas besoin d'aller aux tropiques, du tout. »
Et ce petit pays d'outre terre, fait de sel et de poussière, n'a pas dit son dernier mot, tient toujours van Gogh dans sa gorge serrée, le tient à genoux, tout prêt à l'enfermer à nouveau dans cet espace qui a pris jusqu'à son nom, farce sinistre de l'Histoire, pas envie de rire non van Gogh est traîné quotidiennement devant des juges qui n'ont jamais regardé un olivier plus d'une demi seconde.
Juste en face des Arènes la triste grimace d’une prétendue « chambre » qu’il n’habita jamais, et qui attire des foules venues feindre de se désennuyer un quart d’heure — le temps de s’essuyer les semelles sur la tête de « Vincent », qui n’en avait pas tant demandé, et qui serait bien aise de savoir que des grappes de touristes japonais hilares posent pour une postérité que l’on serait bien en peine de nommer devant de pauvres reproductions de ses toiles les plus célèbres, à l’endroit même où il les aurait peintes. Le réel s’y trouve essoré jusqu’à la moelle, perdu, foutu, bon à jeter aux orties.
Les gens en Arles, écrivait-il à Théo, ont peur des peintres et de la peinture. Cela n’a jamais cessé : Arles ne s'est jamais faite à la modernité, n’a jamais, malgré certaines apparences télégéniques trompeuses, quitté ses oripeaux antiques pour endosser le costume de l’Histoire. Païenne, romaine, un peu soufie, sulfureuse, bardée de cicatrices venues du temps où elle avait le digne port de tête d’une reine, capitale incontestée d’un royaume dont plus personne ne se souvient.
Et c’est aussi ce qui fait sa force et sa magie, toutes noires et travesties, torves, en sourdine. Il y a ici de ces ondes invisibles qui vous jettent à l’angle des fenêtres, et qui vous y retiennent solidement, rejetant très loin l’idée même de la chute, sans que l’on puisse jamais parvenir à comprendre pourquoi.
Arles l'absurdité voulue comme un gage de sérieux ou de caractère, avec ce fleuve diminué qui se donne des airs… de bras de mer ou… de marécage fluide… Dans le creux de son coude, à l'endroit précis où il s'écartèle, une fausse île venue de nulle part, l'Isle aux Sables, triangle vert à la proue de Trinquetaille, magnifique débordement inquiet digne d’un rêve d’Antonin Artaud.
Digne ville, digne dans sa schizophrénie trompeuse et trompée, folle à lier, folle et libre, insouciante des événements, de l’actualité. Ses Arènes vous invitent à de somnambuliques voyages, quelque part du côté de la Rome Antique, du côté des premiers chrétiens et de l’adoration sans ambages d’un Christ, qui, dit-on, serait venu poser genou en terre ici, marquant la terre d’une empreinte indélébile, comme en témoigne le renfoncement du sol à l’entrée de la minuscule et très ancienne chapelle de l’Agenouillade, la bien nommée, sise sur la route qui quitte Arles pour s’enfoncer dans la plaine de la Crau.
Ses Arènes qui l’été venu se changent en fosse à merde, fête à la Reine, au Roi, aux cons, Intervilles et courses camarguaises propres, où le sang n’est pas versé.
Passez trois semaines à Paris, ou n’importe où ailleurs, et revenez à Arles : c’est comme si vous n’étiez jamais partis.
Vous n’êtes jamais partis.
Le « chemin des enfants sans âme »… longtemps j’ai oublié l’avoir emprunté, en un dimanche solitaire où successivement trois dogues dressés à l’attaque avaient voulu s’en prendre à moi, moi qui ne demandais rien d’autre que de pouvoir regarder le canal s’immobiliser derrière les roseaux morts et les silos à grains.
L’hiver se passe sans plus de commentaires.
2006
Sans Arles, il n'y aurait jamais eu Auvers-sur-Oise.
C'est le souffle infernal du mistral qui a jeté van Gogh dans le trouble d'être devenu une fleur contemplant les fleurs — à s'y voir tourner comme un corps délivré des plus abstraites lois physiques l'on finit par se penser comète, entré dans une sorte d'éternité tapageuse, à marcher sur les mains et à soulever le haut de son crâne comme on soulève son chapeau, en un salut profond et grave des couleurs que l'on n'avale pas.
Sans Arles, van Gogh aurait gardé ses deux oreilles, bien symétriques, une de chaque côté, parce que le tintement du monde ne serait pas devenu soudain insupportablement faux, étouffé par le vent dévalant le Rhône en hurlant, faisant des sifflements à vouloir hurler plus fort, pour renverser le vertige qui vous tient sous le ciel transparent, bizarrement transparent, et comme lissé de tant de courants d'air.
« Moi je n'ose plus trop engager les peintres à venir ici après ce qui m'est arrivé, ils risquent de perdre la tête comme moi. »
Quelle fièvre impossible agite le bleu du ciel ?
Quel dérisoire sentiment de solitude vous ceint de part en part, et les canaux à l'eau croupissante, et les oliviers toujours comme convulsés de fatigue, et la lumière cruelle qui semble descendre en flèche des sommets des Alpilles sur la plaine camarguaise ?
Quelle fuite possible d'ici… Une seule année a suffi au peintre pour s'y voir enfermé, lui qui pensait que cette année ne le conduirait qu'à se trouver enfin chez lui dans ce Midi fiévreux, et qui a compris trop tard qu'« avec nos mœurs et nos façons de penser du Nord ou de Paris, c'est fatal que si on y reste longtemps, il faut souffrir quelque chose de pas drôle dans ces parages ».
Oui, si van Gogh n'était pas venu se faire happer par la mâchoire du Delta, bouche du Rhône, nul doute que jamais la balle de revolver n'aurait trouvé son crâne devenu aussi brûlant que les pierres romaines en place des Hommes, hanté par la tempête, et nul doute qu'il serait encore là, avec sa barbe féroce et ses yeux sans fond. Mais van Gogh est allé se perdre dans la ville la plus sale du Midi, où la folie est aussi commune que la tristesse, comme Rimbaud s'est fait dévorer par l'Abyssinie, littéralement dévoré, une jambe en moins à l'hôpital de la Conception, drôle de retour au pays, même si Marseille ce n'est pas vraiment le pays, ce n'est pas encore le terrier des loups ardennais — une jambe en moins, et pas de papier mâché à mettre là. Trop en carton déjà, comme van Gogh, pour gagner les Tropiques, Zanzibar sur la ligne de fuite inaccessible à cette chair amputée qui tourne ostensiblement le dos à l’Occident.
« Moi, avec ce petit pays-ci, j'ai pas besoin d'aller aux tropiques, du tout. »
Et ce petit pays d'outre terre, fait de sel et de poussière, n'a pas dit son dernier mot, tient toujours van Gogh dans sa gorge serrée, le tient à genoux, tout prêt à l'enfermer à nouveau dans cet espace qui a pris jusqu'à son nom, farce sinistre de l'Histoire, pas envie de rire non van Gogh est traîné quotidiennement devant des juges qui n'ont jamais regardé un olivier plus d'une demi seconde.
Juste en face des Arènes la triste grimace d’une prétendue « chambre » qu’il n’habita jamais, et qui attire des foules venues feindre de se désennuyer un quart d’heure — le temps de s’essuyer les semelles sur la tête de « Vincent », qui n’en avait pas tant demandé, et qui serait bien aise de savoir que des grappes de touristes japonais hilares posent pour une postérité que l’on serait bien en peine de nommer devant de pauvres reproductions de ses toiles les plus célèbres, à l’endroit même où il les aurait peintes. Le réel s’y trouve essoré jusqu’à la moelle, perdu, foutu, bon à jeter aux orties.
Les gens en Arles, écrivait-il à Théo, ont peur des peintres et de la peinture. Cela n’a jamais cessé : Arles ne s'est jamais faite à la modernité, n’a jamais, malgré certaines apparences télégéniques trompeuses, quitté ses oripeaux antiques pour endosser le costume de l’Histoire. Païenne, romaine, un peu soufie, sulfureuse, bardée de cicatrices venues du temps où elle avait le digne port de tête d’une reine, capitale incontestée d’un royaume dont plus personne ne se souvient.
Et c’est aussi ce qui fait sa force et sa magie, toutes noires et travesties, torves, en sourdine. Il y a ici de ces ondes invisibles qui vous jettent à l’angle des fenêtres, et qui vous y retiennent solidement, rejetant très loin l’idée même de la chute, sans que l’on puisse jamais parvenir à comprendre pourquoi.
Arles l'absurdité voulue comme un gage de sérieux ou de caractère, avec ce fleuve diminué qui se donne des airs… de bras de mer ou… de marécage fluide… Dans le creux de son coude, à l'endroit précis où il s'écartèle, une fausse île venue de nulle part, l'Isle aux Sables, triangle vert à la proue de Trinquetaille, magnifique débordement inquiet digne d’un rêve d’Antonin Artaud.
Digne ville, digne dans sa schizophrénie trompeuse et trompée, folle à lier, folle et libre, insouciante des événements, de l’actualité. Ses Arènes vous invitent à de somnambuliques voyages, quelque part du côté de la Rome Antique, du côté des premiers chrétiens et de l’adoration sans ambages d’un Christ, qui, dit-on, serait venu poser genou en terre ici, marquant la terre d’une empreinte indélébile, comme en témoigne le renfoncement du sol à l’entrée de la minuscule et très ancienne chapelle de l’Agenouillade, la bien nommée, sise sur la route qui quitte Arles pour s’enfoncer dans la plaine de la Crau.
Ses Arènes qui l’été venu se changent en fosse à merde, fête à la Reine, au Roi, aux cons, Intervilles et courses camarguaises propres, où le sang n’est pas versé.
Passez trois semaines à Paris, ou n’importe où ailleurs, et revenez à Arles : c’est comme si vous n’étiez jamais partis.
Vous n’êtes jamais partis.
Le « chemin des enfants sans âme »… longtemps j’ai oublié l’avoir emprunté, en un dimanche solitaire où successivement trois dogues dressés à l’attaque avaient voulu s’en prendre à moi, moi qui ne demandais rien d’autre que de pouvoir regarder le canal s’immobiliser derrière les roseaux morts et les silos à grains.
L’hiver se passe sans plus de commentaires.
2006
La Guerre, etc... — ce qui reste d'un film...
En préambule
Il me faut retracer le chemin qui m’a conduit à cela, à ce film qui emprunte les artifices de la fiction pour dire une part du réel — du document qu’est la réalité.
J’avais pris des photographies en Ecosse durant l’automne et l’hiver 2004, et face à ces paysages désolés, un peu tristes, au romantisme persistant, me revenait sans cesse en mémoire la phrase de Sebald : « toute la civilisation humaine n’a jamais été rien d’autre qu’un phénomène d’ignition plus intense d’une heure à l’autre et dont personne ne sait jusqu’où il peut croître, ni à partir de quand il commencera à décliner ». Je me suis alors mis à chercher ailleurs les traces de cet état de consomption, de ce sentiment de perte toujours plus grand, et c’est en suivant cette idée-là que j’ai photographié d’abord la banlieue de Saigon, en décembre 2004, puis les quartiers excentrés de New York deux mois plus tard. Peu à peu c’est l’image de la guerre qui s’est imposée à moi, de la guerre entendue comme forme ou comme métaphore, ce vide déshumanisé qui hante les espaces urbains périphériques.
J’avais donc d’un côté une trentaine de photographies, et de l’autre mes références littéraires et philosophiques, et je tentais tant bien que mal, plutôt mal d’ailleurs, de faire coïncider les deux aspects de ma pensée. A cela s’ajoutait mon intérêt extrême pour l’histoire de la fin du vingtième siècle, dont le signe le plus éclatant à mes yeux était la catastrophe de Tchernobyl, qui marquait à la fois les débuts de la chute de l’URSS, et les limites de la puissance technologique sur laquelle s’était élevé un siècle obsédé par le progrès. Tchernobyl, je voulais en faire le décor de fond de mon propos, sa litanie, son exergue et sa fin. Seulement..., seulement il y avait également une raison personnelle, intime dirais-je, à cela, et c’était l’idée fixe irraisonnée qui faisait de Tchernobyl la cause directe de la mort de ma mère.
Il y avait ainsi deux choses internes à ma mémoire ; d’une part, on m’avait dit : « maman est morte », de l’autre : « c’est peut-être Tchernobyl ». Aucune raison à cela ; elle n’y était jamais allée. Pourtant, deux choses : sa mort due à un cancer, en 1994, et l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine, en 1986. Une simple et brutale opération, que l’on peut dire « magique », m’autorisait à rapprocher deux événements sans aucun lien apparent. Je pensais : il n’y a pas d’images justes, il y a juste des rapports d’images, qui eux peuvent être justes, sans nécessairement être vrais.
Comment faire tenir tout cela ? Quelle forme choisir ? Une pensée qui forme une forme qui pense... J’eus d’abord dans l’idée de diffuser sur un moniteur des images de l’explosion de la centrale de Tchernobyl, dans la pièce où seraient accrochées les photos de paysages dont j’ai parlé plus haut. Mais cela ne pensait pas assez loin, ne faisait que juxtaposer deux choses très éloignées, et ne créait rien entre elles. Et puis cela mentait, ne disait en rien la raison première de la présence de Tchernobyl, ne traçait aucun fil conducteur de mon travail de photographe à mes interrogations historiques et personnelles.
Deux vers de Matthieu Messagier m’avaient hanté tout l’été, pointant le véritable sujet de mon travail : « La mémoire afflige l’oubli / l’éternité cuit des gâteaux ». La mémoire, oui, c’était bien de ça qu’il s’agissait. La poésie me faisait signe. Faisait sens.
Ne pouvant aboutir à rien avec la photographie seule ou accompagnée d’images vidéo, je décidai d’opter pour la forme cinématographique, et d’assumer la nécessité de faire un film, un film dans lequel mes photographies viendraient prendre leur place, comme une expérience faite et pas encore tout à fait comprise, la quête du sens, « à chaque bout du monde ».
Quelle histoire se raconte là ? L’histoire d’une guerre faite au pouvoir, à ses mensonges et ses spoliations, une guerre à la mémoire aussi, et une guerre pour la mémoire. Ce film ne donne ni solution ni conclusion, il ouvre au vertige du vide et de l’inachevé ; avec toutes ses faiblesses, les déceptions qu’il peut engendrer, il ose tout de même parier sur la vie — sur l’amour, qui est l’assomption de celle-ci jusque dans la mort.





Il me faut retracer le chemin qui m’a conduit à cela, à ce film qui emprunte les artifices de la fiction pour dire une part du réel — du document qu’est la réalité.
J’avais pris des photographies en Ecosse durant l’automne et l’hiver 2004, et face à ces paysages désolés, un peu tristes, au romantisme persistant, me revenait sans cesse en mémoire la phrase de Sebald : « toute la civilisation humaine n’a jamais été rien d’autre qu’un phénomène d’ignition plus intense d’une heure à l’autre et dont personne ne sait jusqu’où il peut croître, ni à partir de quand il commencera à décliner ». Je me suis alors mis à chercher ailleurs les traces de cet état de consomption, de ce sentiment de perte toujours plus grand, et c’est en suivant cette idée-là que j’ai photographié d’abord la banlieue de Saigon, en décembre 2004, puis les quartiers excentrés de New York deux mois plus tard. Peu à peu c’est l’image de la guerre qui s’est imposée à moi, de la guerre entendue comme forme ou comme métaphore, ce vide déshumanisé qui hante les espaces urbains périphériques.
J’avais donc d’un côté une trentaine de photographies, et de l’autre mes références littéraires et philosophiques, et je tentais tant bien que mal, plutôt mal d’ailleurs, de faire coïncider les deux aspects de ma pensée. A cela s’ajoutait mon intérêt extrême pour l’histoire de la fin du vingtième siècle, dont le signe le plus éclatant à mes yeux était la catastrophe de Tchernobyl, qui marquait à la fois les débuts de la chute de l’URSS, et les limites de la puissance technologique sur laquelle s’était élevé un siècle obsédé par le progrès. Tchernobyl, je voulais en faire le décor de fond de mon propos, sa litanie, son exergue et sa fin. Seulement..., seulement il y avait également une raison personnelle, intime dirais-je, à cela, et c’était l’idée fixe irraisonnée qui faisait de Tchernobyl la cause directe de la mort de ma mère.
Il y avait ainsi deux choses internes à ma mémoire ; d’une part, on m’avait dit : « maman est morte », de l’autre : « c’est peut-être Tchernobyl ». Aucune raison à cela ; elle n’y était jamais allée. Pourtant, deux choses : sa mort due à un cancer, en 1994, et l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine, en 1986. Une simple et brutale opération, que l’on peut dire « magique », m’autorisait à rapprocher deux événements sans aucun lien apparent. Je pensais : il n’y a pas d’images justes, il y a juste des rapports d’images, qui eux peuvent être justes, sans nécessairement être vrais.
Comment faire tenir tout cela ? Quelle forme choisir ? Une pensée qui forme une forme qui pense... J’eus d’abord dans l’idée de diffuser sur un moniteur des images de l’explosion de la centrale de Tchernobyl, dans la pièce où seraient accrochées les photos de paysages dont j’ai parlé plus haut. Mais cela ne pensait pas assez loin, ne faisait que juxtaposer deux choses très éloignées, et ne créait rien entre elles. Et puis cela mentait, ne disait en rien la raison première de la présence de Tchernobyl, ne traçait aucun fil conducteur de mon travail de photographe à mes interrogations historiques et personnelles.
Deux vers de Matthieu Messagier m’avaient hanté tout l’été, pointant le véritable sujet de mon travail : « La mémoire afflige l’oubli / l’éternité cuit des gâteaux ». La mémoire, oui, c’était bien de ça qu’il s’agissait. La poésie me faisait signe. Faisait sens.
Ne pouvant aboutir à rien avec la photographie seule ou accompagnée d’images vidéo, je décidai d’opter pour la forme cinématographique, et d’assumer la nécessité de faire un film, un film dans lequel mes photographies viendraient prendre leur place, comme une expérience faite et pas encore tout à fait comprise, la quête du sens, « à chaque bout du monde ».
Quelle histoire se raconte là ? L’histoire d’une guerre faite au pouvoir, à ses mensonges et ses spoliations, une guerre à la mémoire aussi, et une guerre pour la mémoire. Ce film ne donne ni solution ni conclusion, il ouvre au vertige du vide et de l’inachevé ; avec toutes ses faiblesses, les déceptions qu’il peut engendrer, il ose tout de même parier sur la vie — sur l’amour, qui est l’assomption de celle-ci jusque dans la mort.





La Guerre, etc... — les poèmes d'avant/ 1
T… cher nobil rouge dans ma mémoire…
ses rêves d’éternité luxurieuse ses champs de gloire fumante
j’écoute
ses imprécations chuchotées
me laisse flotter dans son mouvement immobile sa sagesse d’outre-tombe d’outre-mer
mère tcher no bile…
éclaire
les ombres qui respirent dans la nuit
avec moi
avec ce cher tcher sa bile son mobile fastidieux
avec nos gestes portés en arabesques furieuses
avec ma langue blanche et ma mémoire rouge
mes six ans intoxiqués lentement le poison lent
à agir
à sortir sa tête
de mort
dix mille becquerels pour le goûter plus tard les images montrées de là-bas
les bras interrompus des enfants de là-bas
les visages sans yeux les têtes monstrueuses peaux dévorées thyroïde atrophiée c’était beau
cette horreur ce massacre émergé
poésie rouge atomique sur l’écran
ici le mensonge au cœur
charme discret de la démocratie
le nuage
arrêté aux frontières
dans quel bac à sable jouais-tu en 1986 quel sable radioactivé
a coulé entre tes doigts de gosse
quel mystérieux Cancer m’a serrée dans ses bras
tordus au cœur
bien mystérieux mystère atrocement beau d’être insaisissable im-
prévisible protéiforme à la fulgu-
rance lente le poison dans les cellules
quel magnifique Cancer demandé-je d’où ses nodules fourmillants d’où et comment la mise à m-
ort des poumons de l’estomac jusqu’au cerveau lui-même
corps supplicié de cent quatre-vingt-quatorze ans désert crânien désert pu-
bien une fillette ménopausée de quarante-quatre ans me regardait de sa baignoire !
personne ne me dira rien personne j’écoute
ce silence étourdissant qui ne cessera jamais
la mort à côté de
j’ai dormi aux côtés de
la mort serrée serrée
côte à côte
j’ai embrassé son visage bouffi ai caressé son dos monstrueuxµ
sa peau vieille sèche puante
l’hôpital une marque un tatouage cette odeur apposée par l’hô-
pital mouroir
et je ne comprends pas
quel cancer
j’ai dormi…
ttttttttttt…
chair
nô
théâtre !
un coup pour rien personne ne nous avait prévenus
ne nous avait dit
que l’on dévorait la chair du crime de tcher…………..
et l’on ne dira rien puisque le silence.
ses rêves d’éternité luxurieuse ses champs de gloire fumante
j’écoute
ses imprécations chuchotées
me laisse flotter dans son mouvement immobile sa sagesse d’outre-tombe d’outre-mer
mère tcher no bile…
éclaire
les ombres qui respirent dans la nuit
avec moi
avec ce cher tcher sa bile son mobile fastidieux
avec nos gestes portés en arabesques furieuses
avec ma langue blanche et ma mémoire rouge
mes six ans intoxiqués lentement le poison lent
à agir
à sortir sa tête
de mort
dix mille becquerels pour le goûter plus tard les images montrées de là-bas
les bras interrompus des enfants de là-bas
les visages sans yeux les têtes monstrueuses peaux dévorées thyroïde atrophiée c’était beau
cette horreur ce massacre émergé
poésie rouge atomique sur l’écran
ici le mensonge au cœur
charme discret de la démocratie
le nuage
arrêté aux frontières
dans quel bac à sable jouais-tu en 1986 quel sable radioactivé
a coulé entre tes doigts de gosse
quel mystérieux Cancer m’a serrée dans ses bras
tordus au cœur
bien mystérieux mystère atrocement beau d’être insaisissable im-
prévisible protéiforme à la fulgu-
rance lente le poison dans les cellules
quel magnifique Cancer demandé-je d’où ses nodules fourmillants d’où et comment la mise à m-
ort des poumons de l’estomac jusqu’au cerveau lui-même
corps supplicié de cent quatre-vingt-quatorze ans désert crânien désert pu-
bien une fillette ménopausée de quarante-quatre ans me regardait de sa baignoire !
personne ne me dira rien personne j’écoute
ce silence étourdissant qui ne cessera jamais
la mort à côté de
j’ai dormi aux côtés de
la mort serrée serrée
côte à côte
j’ai embrassé son visage bouffi ai caressé son dos monstrueuxµ
sa peau vieille sèche puante
l’hôpital une marque un tatouage cette odeur apposée par l’hô-
pital mouroir
et je ne comprends pas
quel cancer
j’ai dormi…
ttttttttttt…
chair
nô
théâtre !
un coup pour rien personne ne nous avait prévenus
ne nous avait dit
que l’on dévorait la chair du crime de tcher…………..
et l’on ne dira rien puisque le silence.
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