dimanche 19 octobre 2008

Mistr'arles : un film à venir


« Tout le monde souffrant ici soit de fièvre, soit d’hallucination ou de folie, on s’entend comme des gens d’une même famille. »



Sans Arles, il n'y aurait jamais eu Auvers-sur-Oise.
C'est le souffle infernal du mistral qui a jeté van Gogh dans le trouble d'être devenu une fleur contemplant les fleurs — à s'y voir tourner comme un corps délivré des plus abstraites lois physiques l'on finit par se penser comète, entré dans une sorte d'éternité tapageuse, à marcher sur les mains et à soulever le haut de son crâne comme on soulève son chapeau, en un salut profond et grave des couleurs que l'on n'avale pas.
Sans Arles, van Gogh aurait gardé ses deux oreilles, bien symétriques, une de chaque côté, parce que le tintement du monde ne serait pas devenu soudain insupportablement faux, étouffé par le vent dévalant le Rhône en hurlant, faisant des sifflements à vouloir hurler plus fort, pour renverser le vertige qui vous tient sous le ciel transparent, bizarrement transparent, et comme lissé de tant de courants d'air.

« Moi je n'ose plus trop engager les peintres à venir ici après ce qui m'est arrivé, ils risquent de perdre la tête comme moi. »

Quelle fièvre impossible agite le bleu du ciel ?
Quel dérisoire sentiment de solitude vous ceint de part en part, et les canaux à l'eau croupissante, et les oliviers toujours comme convulsés de fatigue, et la lumière cruelle qui semble descendre en flèche des sommets des Alpilles sur la plaine camarguaise ?
Quelle fuite possible d'ici… Une seule année a suffi au peintre pour s'y voir enfermé, lui qui pensait que cette année ne le conduirait qu'à se trouver enfin chez lui dans ce Midi fiévreux, et qui a compris trop tard qu'« avec nos mœurs et nos façons de penser du Nord ou de Paris, c'est fatal que si on y reste longtemps, il faut souffrir quelque chose de pas drôle dans ces parages ».

Oui, si van Gogh n'était pas venu se faire happer par la mâchoire du Delta, bouche du Rhône, nul doute que jamais la balle de revolver n'aurait trouvé son crâne devenu aussi brûlant que les pierres romaines en place des Hommes, hanté par la tempête, et nul doute qu'il serait encore là, avec sa barbe féroce et ses yeux sans fond. Mais van Gogh est allé se perdre dans la ville la plus sale du Midi, où la folie est aussi commune que la tristesse, comme Rimbaud s'est fait dévorer par l'Abyssinie, littéralement dévoré, une jambe en moins à l'hôpital de la Conception, drôle de retour au pays, même si Marseille ce n'est pas vraiment le pays, ce n'est pas encore le terrier des loups ardennais — une jambe en moins, et pas de papier mâché à mettre là. Trop en carton déjà, comme van Gogh, pour gagner les Tropiques, Zanzibar sur la ligne de fuite inaccessible à cette chair amputée qui tourne ostensiblement le dos à l’Occident.

« Moi, avec ce petit pays-ci, j'ai pas besoin d'aller aux tropiques, du tout. »

Et ce petit pays d'outre terre, fait de sel et de poussière, n'a pas dit son dernier mot, tient toujours van Gogh dans sa gorge serrée, le tient à genoux, tout prêt à l'enfermer à nouveau dans cet espace qui a pris jusqu'à son nom, farce sinistre de l'Histoire, pas envie de rire non van Gogh est traîné quotidiennement devant des juges qui n'ont jamais regardé un olivier plus d'une demi seconde.

Juste en face des Arènes la triste grimace d’une prétendue « chambre » qu’il n’habita jamais, et qui attire des foules venues feindre de se désennuyer un quart d’heure — le temps de s’essuyer les semelles sur la tête de « Vincent », qui n’en avait pas tant demandé, et qui serait bien aise de savoir que des grappes de touristes japonais hilares posent pour une postérité que l’on serait bien en peine de nommer devant de pauvres reproductions de ses toiles les plus célèbres, à l’endroit même où il les aurait peintes. Le réel s’y trouve essoré jusqu’à la moelle, perdu, foutu, bon à jeter aux orties.
Les gens en Arles, écrivait-il à Théo, ont peur des peintres et de la peinture. Cela n’a jamais cessé : Arles ne s'est jamais faite à la modernité, n’a jamais, malgré certaines apparences télégéniques trompeuses, quitté ses oripeaux antiques pour endosser le costume de l’Histoire. Païenne, romaine, un peu soufie, sulfureuse, bardée de cicatrices venues du temps où elle avait le digne port de tête d’une reine, capitale incontestée d’un royaume dont plus personne ne se souvient.

Et c’est aussi ce qui fait sa force et sa magie, toutes noires et travesties, torves, en sourdine. Il y a ici de ces ondes invisibles qui vous jettent à l’angle des fenêtres, et qui vous y retiennent solidement, rejetant très loin l’idée même de la chute, sans que l’on puisse jamais parvenir à comprendre pourquoi.

Arles l'absurdité voulue comme un gage de sérieux ou de caractère, avec ce fleuve diminué qui se donne des airs… de bras de mer ou… de marécage fluide… Dans le creux de son coude, à l'endroit précis où il s'écartèle, une fausse île venue de nulle part, l'Isle aux Sables, triangle vert à la proue de Trinquetaille, magnifique débordement inquiet digne d’un rêve d’Antonin Artaud.

Digne ville, digne dans sa schizophrénie trompeuse et trompée, folle à lier, folle et libre, insouciante des événements, de l’actualité. Ses Arènes vous invitent à de somnambuliques voyages, quelque part du côté de la Rome Antique, du côté des premiers chrétiens et de l’adoration sans ambages d’un Christ, qui, dit-on, serait venu poser genou en terre ici, marquant la terre d’une empreinte indélébile, comme en témoigne le renfoncement du sol à l’entrée de la minuscule et très ancienne chapelle de l’Agenouillade, la bien nommée, sise sur la route qui quitte Arles pour s’enfoncer dans la plaine de la Crau.
Ses Arènes qui l’été venu se changent en fosse à merde, fête à la Reine, au Roi, aux cons, Intervilles et courses camarguaises propres, où le sang n’est pas versé.

Passez trois semaines à Paris, ou n’importe où ailleurs, et revenez à Arles : c’est comme si vous n’étiez jamais partis.
Vous n’êtes jamais partis.

Le « chemin des enfants sans âme »… longtemps j’ai oublié l’avoir emprunté, en un dimanche solitaire où successivement trois dogues dressés à l’attaque avaient voulu s’en prendre à moi, moi qui ne demandais rien d’autre que de pouvoir regarder le canal s’immobiliser derrière les roseaux morts et les silos à grains.

L’hiver se passe sans plus de commentaires.

2006


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