En préambule
Il me faut retracer le chemin qui m’a conduit à cela, à ce film qui emprunte les artifices de la fiction pour dire une part du réel — du document qu’est la réalité.
J’avais pris des photographies en Ecosse durant l’automne et l’hiver 2004, et face à ces paysages désolés, un peu tristes, au romantisme persistant, me revenait sans cesse en mémoire la phrase de Sebald : « toute la civilisation humaine n’a jamais été rien d’autre qu’un phénomène d’ignition plus intense d’une heure à l’autre et dont personne ne sait jusqu’où il peut croître, ni à partir de quand il commencera à décliner ». Je me suis alors mis à chercher ailleurs les traces de cet état de consomption, de ce sentiment de perte toujours plus grand, et c’est en suivant cette idée-là que j’ai photographié d’abord la banlieue de Saigon, en décembre 2004, puis les quartiers excentrés de New York deux mois plus tard. Peu à peu c’est l’image de la guerre qui s’est imposée à moi, de la guerre entendue comme forme ou comme métaphore, ce vide déshumanisé qui hante les espaces urbains périphériques.
J’avais donc d’un côté une trentaine de photographies, et de l’autre mes références littéraires et philosophiques, et je tentais tant bien que mal, plutôt mal d’ailleurs, de faire coïncider les deux aspects de ma pensée. A cela s’ajoutait mon intérêt extrême pour l’histoire de la fin du vingtième siècle, dont le signe le plus éclatant à mes yeux était la catastrophe de Tchernobyl, qui marquait à la fois les débuts de la chute de l’URSS, et les limites de la puissance technologique sur laquelle s’était élevé un siècle obsédé par le progrès. Tchernobyl, je voulais en faire le décor de fond de mon propos, sa litanie, son exergue et sa fin. Seulement..., seulement il y avait également une raison personnelle, intime dirais-je, à cela, et c’était l’idée fixe irraisonnée qui faisait de Tchernobyl la cause directe de la mort de ma mère.
Il y avait ainsi deux choses internes à ma mémoire ; d’une part, on m’avait dit : « maman est morte », de l’autre : « c’est peut-être Tchernobyl ». Aucune raison à cela ; elle n’y était jamais allée. Pourtant, deux choses : sa mort due à un cancer, en 1994, et l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine, en 1986. Une simple et brutale opération, que l’on peut dire « magique », m’autorisait à rapprocher deux événements sans aucun lien apparent. Je pensais : il n’y a pas d’images justes, il y a juste des rapports d’images, qui eux peuvent être justes, sans nécessairement être vrais.
Comment faire tenir tout cela ? Quelle forme choisir ? Une pensée qui forme une forme qui pense... J’eus d’abord dans l’idée de diffuser sur un moniteur des images de l’explosion de la centrale de Tchernobyl, dans la pièce où seraient accrochées les photos de paysages dont j’ai parlé plus haut. Mais cela ne pensait pas assez loin, ne faisait que juxtaposer deux choses très éloignées, et ne créait rien entre elles. Et puis cela mentait, ne disait en rien la raison première de la présence de Tchernobyl, ne traçait aucun fil conducteur de mon travail de photographe à mes interrogations historiques et personnelles.
Deux vers de Matthieu Messagier m’avaient hanté tout l’été, pointant le véritable sujet de mon travail : « La mémoire afflige l’oubli / l’éternité cuit des gâteaux ». La mémoire, oui, c’était bien de ça qu’il s’agissait. La poésie me faisait signe. Faisait sens.
Ne pouvant aboutir à rien avec la photographie seule ou accompagnée d’images vidéo, je décidai d’opter pour la forme cinématographique, et d’assumer la nécessité de faire un film, un film dans lequel mes photographies viendraient prendre leur place, comme une expérience faite et pas encore tout à fait comprise, la quête du sens, « à chaque bout du monde ».
Quelle histoire se raconte là ? L’histoire d’une guerre faite au pouvoir, à ses mensonges et ses spoliations, une guerre à la mémoire aussi, et une guerre pour la mémoire. Ce film ne donne ni solution ni conclusion, il ouvre au vertige du vide et de l’inachevé ; avec toutes ses faiblesses, les déceptions qu’il peut engendrer, il ose tout de même parier sur la vie — sur l’amour, qui est l’assomption de celle-ci jusque dans la mort.





Il me faut retracer le chemin qui m’a conduit à cela, à ce film qui emprunte les artifices de la fiction pour dire une part du réel — du document qu’est la réalité.
J’avais pris des photographies en Ecosse durant l’automne et l’hiver 2004, et face à ces paysages désolés, un peu tristes, au romantisme persistant, me revenait sans cesse en mémoire la phrase de Sebald : « toute la civilisation humaine n’a jamais été rien d’autre qu’un phénomène d’ignition plus intense d’une heure à l’autre et dont personne ne sait jusqu’où il peut croître, ni à partir de quand il commencera à décliner ». Je me suis alors mis à chercher ailleurs les traces de cet état de consomption, de ce sentiment de perte toujours plus grand, et c’est en suivant cette idée-là que j’ai photographié d’abord la banlieue de Saigon, en décembre 2004, puis les quartiers excentrés de New York deux mois plus tard. Peu à peu c’est l’image de la guerre qui s’est imposée à moi, de la guerre entendue comme forme ou comme métaphore, ce vide déshumanisé qui hante les espaces urbains périphériques.
J’avais donc d’un côté une trentaine de photographies, et de l’autre mes références littéraires et philosophiques, et je tentais tant bien que mal, plutôt mal d’ailleurs, de faire coïncider les deux aspects de ma pensée. A cela s’ajoutait mon intérêt extrême pour l’histoire de la fin du vingtième siècle, dont le signe le plus éclatant à mes yeux était la catastrophe de Tchernobyl, qui marquait à la fois les débuts de la chute de l’URSS, et les limites de la puissance technologique sur laquelle s’était élevé un siècle obsédé par le progrès. Tchernobyl, je voulais en faire le décor de fond de mon propos, sa litanie, son exergue et sa fin. Seulement..., seulement il y avait également une raison personnelle, intime dirais-je, à cela, et c’était l’idée fixe irraisonnée qui faisait de Tchernobyl la cause directe de la mort de ma mère.
Il y avait ainsi deux choses internes à ma mémoire ; d’une part, on m’avait dit : « maman est morte », de l’autre : « c’est peut-être Tchernobyl ». Aucune raison à cela ; elle n’y était jamais allée. Pourtant, deux choses : sa mort due à un cancer, en 1994, et l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine, en 1986. Une simple et brutale opération, que l’on peut dire « magique », m’autorisait à rapprocher deux événements sans aucun lien apparent. Je pensais : il n’y a pas d’images justes, il y a juste des rapports d’images, qui eux peuvent être justes, sans nécessairement être vrais.
Comment faire tenir tout cela ? Quelle forme choisir ? Une pensée qui forme une forme qui pense... J’eus d’abord dans l’idée de diffuser sur un moniteur des images de l’explosion de la centrale de Tchernobyl, dans la pièce où seraient accrochées les photos de paysages dont j’ai parlé plus haut. Mais cela ne pensait pas assez loin, ne faisait que juxtaposer deux choses très éloignées, et ne créait rien entre elles. Et puis cela mentait, ne disait en rien la raison première de la présence de Tchernobyl, ne traçait aucun fil conducteur de mon travail de photographe à mes interrogations historiques et personnelles.
Deux vers de Matthieu Messagier m’avaient hanté tout l’été, pointant le véritable sujet de mon travail : « La mémoire afflige l’oubli / l’éternité cuit des gâteaux ». La mémoire, oui, c’était bien de ça qu’il s’agissait. La poésie me faisait signe. Faisait sens.
Ne pouvant aboutir à rien avec la photographie seule ou accompagnée d’images vidéo, je décidai d’opter pour la forme cinématographique, et d’assumer la nécessité de faire un film, un film dans lequel mes photographies viendraient prendre leur place, comme une expérience faite et pas encore tout à fait comprise, la quête du sens, « à chaque bout du monde ».
Quelle histoire se raconte là ? L’histoire d’une guerre faite au pouvoir, à ses mensonges et ses spoliations, une guerre à la mémoire aussi, et une guerre pour la mémoire. Ce film ne donne ni solution ni conclusion, il ouvre au vertige du vide et de l’inachevé ; avec toutes ses faiblesses, les déceptions qu’il peut engendrer, il ose tout de même parier sur la vie — sur l’amour, qui est l’assomption de celle-ci jusque dans la mort.






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